Totems et Tingaud

 

     Au fil du temps et des burins, Jean-Pierre Tingaud a mûri tous les ingrédients qui sont devenus aujourd’hui les pôles constitutifs de sa gravure et a trouvé ses propres lois d’orchestration pour les traces qui expriment à la fois son pouvoir artistique de transmutation et la présence des puissances magiques qui lui font front.

     Dans une ordonnance sobre et forte, mais sans monotonie ni froideur, il est possible de lire sa prédilection pour un certain nombres d’éléments végétaux (herbes, écorces), d’abord imaginés comme motifs décoratifs dans son travail d’étudiant aux Beaux-Arts puis étudiés vers 1981 aux Serres de la Porte d’Auteuil et enfin assimilés dans leur essence et troublant dans une présence imprécise l’opposition classique abstraction-figuration.

     De même, à partir de 1983 et d’un travail né de la photographie d’une lucarne ouverte sur les toits de Paris, il existe dans ses planches des lumières et des ombres en faisceaux architecturés en plans diagonaux, accordés mystérieusement aux plans des formes, voilées parfois ; mais la subtilité de leur réécriture est porteuse et leur inutilité fondamentale, harmonieusement intime et magnétique renvoie à autre chose qu’à un simple cadre de vie.

     Outre cela, il faut signaler la présence perceptible de la musique dans nombre de ses titres et dédicaces : celle-ci nourrit continuellement – et de nourritures diverses- son imaginaire de musicien et de plasticien : Monteverdi (Clorindi), Ravel, Miles Davis trouvent en lui un écho sensible, et leurs œuvres déchaînent des hommages multiples, vibrants, construits de manière à s’articuler comme les diverses partitions d’une orchestration cohérentes à la fois dans leur ensemble et dans leur détail, sourdes, répétitives et différentes.

     Ces traces d’émotion, chargées d’un certain mystère, se placent sans chaos au cours d’un long et minutieux travail (qui va de l’esquisse à main levée au croquis préparatoire, au calque et à la gravure) dans des formes volontiers frontales, redressées verticalement dans l’espace, qui rappellent celles de totems élégants et énigmatiques. Ces totems semblent, depuis 1981 au moins où ils ont laissé des traces dans ses gravures, puissamment fasciner Jean-Pierre Tingaud, comme ils ont le pouvoir d’envoûter les témoins de ses éblouissements : aux ciselures des bas-reliefs répondent les entailles du cuivre, à leur ossature une architecture onirique et poétique qui invite au regard et à la méditation ; ils restent des instruments de communication sensible.

     Les œuvres sur papier de ces derniers mois, exposées chez Anne Blanc à Paris et à la galerie l’Estampille à Bruxelles, comporteront outre des gravures au burin sur cuivre en noir et blanc, quelques dessins à la craie Conté et vraisemblablement des travaux en couleurs (gravures, gouaches, aquarelles, crayons en petit et très grands formats) où il n’est pas douteux que poésie et ésotérisme continueront d’apparaître à fleur de feuille.

              

 Marie-Paule Ferrandi, Arts et Métiers du livre, Paris, octobre 1987.