L’illumination cosmogonique

 des burins de Jean-Pierre Tingaud

 

   Jean-Pierre Tingaud est un graveur profondément concerné par la complexité de la nature dans ses éléments végétaux mais aussi par celle de l’âme humaine dans ses replis les plus secrets, ses contradictions et ses capacités d’amour et de haine. Les zones d’ombre et de lumière ont ainsi tout naturellement occupé le graveur, ciselant au burin des masses de noirceur pour mieux faire éclater la lumière, comme une sorte de chant brisé sur plusieurs ordres, monodies ou polyphonies s’ordonnent dans son écriture. La musique circule avec son frémissement indicible, notée par des musiciens dont l’inspiration forte vient nourrir plusieurs planches où la verticalité l’emporte, le graveur donnant des impulsions chargées d’énigmes à ses diverses lectures de Monteverdi à Maurice Ravel et Miles Davis. Eclats de lumière, comme l’appel des cuivres de l’orchestre, notes sourdes où la pointe du burin se resserre, espaces blancs de silence prenant la mesure du papier ; architecture née du chaos de la mémoire, de la conscience et des songes. Tingaud s’accorde le temps des respirations méditatives, contemple ces horizons où Totems et Stèles érigés prennent les marques du Temps pour aboutir à la figure la plus légère possible, concentrant toutes les forces, le carré.

  Dix années d’un travail d’une grande cohérence pour une personnalité volontiers secrète et d’un grand sens poétique, s’alignent ici avec leurs échappées lumineuses et leurs noires interrogations. Un parcours quasi initiatique débute en 1981-1982 avec Portiques, trois suites gravées d’une grande retenue. Une voie est prise dès 1983 avec Passages, suite de douze gravures au burin où le minéral et le végétal disent déjà autre chose de l’ordre du spirituel. Tingaud séjourne à la Casa de Velazquez pendant deux années d’où naissent une Suite espagnole et le livre Laberintos avec des textes d’Isabel Garcia Velez, des photographies, de grands dessins à la craie, exposés en 1985 à la galerie Michèle Broutta. En 1986 l’édition d’une suite de six burins Transmutations annonce alors les futures gravures totémiques. Exposées en 1987 à la galerie Anne Blanc, superbes d’hiératisme, deux suites dédiées à des musiciens Polyptyque singulier ou sept totems pour Maurice Ravel et Polyptyque pluriel ou six totems pour Miles Davis contiennent l’échelle d’une évocation de grands rythmes cosmogoniques. Capteurs de lumière, entités magiques, liens entre le visible et l’invisible, ces totems sont déclinés en diptyques, triptyques et polyptyques en noir et blanc qui rendent vivante la matière, de l’intérieur, et s’alignent comme des relais d’un ordre spirituel.

 Elles sont accompagnées des Gnossiennes, dédiées à Erik Satie, exploration plastique liée à l’esprit ludique du compositeur. Une autre suite, longuement travaillée, reprise et méditée finira par aboutir à des variations presque tantriques et formera le livre Mythologiennes écrit en 1988, réflexions du graveur, veilleur dans le corps de la nuit, dans le gras de l’encre, qui métamorphose ses visions pour ourdir l’ineffable, encore. Le grand Jeu de la lumière sur les formes évoque le frémissement de la Création, le partage des éléments : certaines plaques furent travaillées, modifiées pendant dix années jusqu’aux correspondances opérées par le texte. Enfin nous trouvons ici les Mandalâmes de 1990 comme une quadrature du totem.

   S’imposer une forme pour l’investir, en faire jaillir la beauté est le but que se donne le graveur et qui arrive à nous envoûter littéralement. Au-delà de l’aspect esthétique et formel de l’image, il s’agirait de voir les parties les plus subtiles de l’instant présent que l’artiste cherche, utilise et met en état. Œuvre en évolution perpétuelle, l’illumination de cette mise en scène intérieure répond à une très haute exigence dont l’Etre est le centre.

 

Alan Chatam de Bolivar, préface de l’exposition, Paris 1990.