Initialement, il y a la musique de Jean-Louis
Florentz. Découverte en 1983, elle fait partie maintenant de ces nourritures
spirituelles qui animent mes gravures depuis près de vingt ans, avec d’autres
musiques dédicataires (Maurice Ravel, Miles Davis, Olivier Messiaen, Erik
Satie, John Coltrane, John Mc Laughlin…
Il y a
dans l’œuvre de Jean-Louis Florentz le pouvoir d’évoquer les élans lumineux et
profonds de l’être, cet humanisme visionnaire qu’il déclarait à l’Institut, ce
pouvoir d’ouvrir l’espace, le cœur, l’exaltation et le recueillement, ce
caractère impérieux de l’incantation que j’ai voulu approcher dans les Totems
gravés de 1986.
Loin
d’illustrer la musique, les gravures sont une transposition et, à leur façon,
une nouvelle tentative d’approcher le mystère, de donner corps à cette vision
qui s’impose de plus en plus comme une représentante du sacré – de l’art sacré
vivant- celui qui est bien différent de l’art religieux. La mise en sons, en
formes de cette vision n’est pas une affaire de confession mais bien plutôt
d’énergie et de spiritualité. Les Laudes gravées sont donc nées d’un
projet d’hommage à J.L. Florentz, qui est aussi un ami, rencontré lors de notre
séjour à la Casa Velazquez il y a 14 ans. Le travail s’est cristallisé à partir
de plusieurs coïncidences : mes recherches gravées m’amenaient alors à
l’évocation du tympan caractéristique des églises romanes, arc de cercle, voûte
céleste… Je voulais inviter le spectateur non pas à entrer mais à sortir ;
sortir du religieux pour pénétrer le spirituel. Le temple est dehors, c’est la
Nature, la planète et l’humanisme, à ciel ouvert. Le demi-cercle rappelle
d’ailleurs à cette échelle l’archétype de l’icône. Et je rencontrai alors le
terme d’icônes musicales à l’origine de la partition de J.L. Florentz…
Laude
1, appel à l’assistance de l’univers et à ses hiéroglyphes. Laude
2, prière pour « délier les charmes », gravure qui s’appelait
déjà amulette avant que je rencontre le même sous-titre dans les notes
de J.L. Florentz. Laude 3, rythmes gravés par la harpe d’une
« danse sacrée. » Laude 4, « méditation »,
espace de recueillement. Laude 5, « cantique » où Marie
se reflète dans ses pleurs. Laude 6, « procession »,
inspirée de la descente de croix gravée par Rembrandt ; à la différence
qu’ici, le personnage principal (Christ) ne descend plus. Il est monté, parti
rejoindre les autres (Père, Mère, Saint-Esprit) sur le tympan transparent d’un
temple ouvert. Laude 7, hymne à l’âge nouveau, où les semences de
la terre rencontrent les étoiles.
Enfin,
la matière des Laudes pour orgue me semble très proche de la matière
gravée : textures et transparences, superpositions, miroitements,
chatoiements des lignes, basses profondes des noirs… Jean-Louis Florentz évoquait
d’ailleurs sur France Musique, le 27 novembre dernier, la magie de cet
instrument (et dans sa voix un frémissement enivré du mystère), magie que
j’éprouve dans la gravure, lorsqu’elle est exigeante et généreuse, apte à
suggérer la proximité de l’invisible, anachronique et pourtant si assidue
envers le présent.
JPT
préface à l’exposition, Paris 1997.