La plénitude du contre-chant.

 

   L'art de Jean-Pierre Tingaud est un art du recueillement et de l’énergie rassemblée. Depuis les années quatre-vingt, son œuvre se présente comme une somme de variations autour de figures emblématiques de spiritualités vivantes, comme ont pu l’être les formes ogivales des tympans romans, les totems amérindiens, les mandalas tibétains…

   De ces manifestations, relevant de près ou de loin de l’architecture, Jean-Pierre Tingaud retient les éléments constitutifs de base : cercles et arcs de cercle, carrés, jeux des plans et des verticales qui ; une fois revisités, mis en articulation, hiérarchisés, constituent à proprement parler la charpente de l’œuvre. Le rythme et la dynamique de ces compositions doivent beaucoup aux affinités que Jean-Pierre Tingaud entretient avec des musiciens comme J.S.Bach, Maurice Ravel, Miles Davis, Olivier Messiaen, Erik Satie, John Coltrane ou Jean-Louis Florentz rencontré à la faveur du séjour à la Casa Velazquez, dont il a transposé en 1998 la série de Laudes.

   Il ne s’agit en rien d’une démarche platement illustrative, mais plutôt d’une transposition, d’un contre-chant qui serait le fruit d’une longue méditation. De ses compositeurs préférés, Tingaud retient le rythme, la respiration haletante ou apaisée qui inspirent l’ordonnancement des plans et leurs rapports de valeurs, comme en témoignent largement les séries récentes Laudes (1998) et Antiennes (1999).

   On pourrait parler ici de travail de bénédictin, tant cette élaboration requiert de concentration et d’éveil. La plaque n’est pas seulement le réceptacle d’un travail artistique, mais la preuve vérifiable jour après jour d’une présence au monde sous la forme d’une quête obstinée et silencieuse pour faire affleurer l’insaisissable, quand l’équilibre et le point d’harmonie sont finalement atteints.

   Dans son activité, Jean-Pierre Tingaud entretient des relations de compagnonnage avec les anciens bâtisseurs de cathédrales faisant jaillir comme eux la lumière des ténèbres, l’élan de la matière. Il détient les clés d’un savoir-faire patiemment acquis, son code maçonnique lui permet d’ériger ces Portes, ces Portiques, ces Passages ritualisés donnant accès d’une gravure à l’autre aux quatre points cardinaux, à la terre et au ciel,  reliant dans une cascade de clarté arrachée aux profondeurs les figures imposées de son parcours initiatique.

 

Gérard Sourd, Nouvelles de l’Estampe, Paris 1999.